Ça bouge en France et dans le Monde

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  • Nous sommes en France

    Par ISABELLE QUENTIN, publié le mardi 17 novembre 2015 08:05 - Mis à jour le mardi 17 novembre 2015 09:36

    J’étais heureuse il y a quelques mois quand j’ai acheté mes billets. Je suis revenue à la maison toute fière, les brandissant comme un drapeau, comme un signe de fierté. J’ai seize ans et je vais assister à mon tout premier concert. Mes parents ne sont pas tellement d’accord, c’est que c’est du rock, et le rock, c’est dangereux. Moi, j’aime ça. Je suis pas un cliché, je m’habille pas en noir, j’ai pas de piercing. Mais j’aime cette musique, parce que oui, c’est une musique. Je compte bien danser et faire la folle ce soir-là. Mon père a fini par acheter un billet sous les suppliques de ma mère, celle-ci aurait peur pour moi. Non, mais franchement, on est à Paris. Il ne peut rien arriver, encore moins à un petit concert d’un groupe américain peu connu en France. Les morts, c’est pas chez nous. Oui, ça m’emmerde qu’il vienne. J’essayerais de le perdre dans la foule.

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    Notre fils de huit ans regarde comme un fou autour de lui. Huit ans déjà. Je me souviens comme si c’était hier de quand je l’ai porté dans mes bras pour la première fois. Quand il a fait ses premiers pas, dit ses premiers mots. Et il y a un mois il nous a regardé, son père et moi, et nous a dit qu’il voulait voir un vrai match de foot. « Comme les grands ». Alors on a cherché des places, des matchs intéressants. Dans le Stade de France bien sûr, nous sommes parisiens après tout. Mon mari a râlé au début. Il ne voulait pas venir avec nous. Mais Thomas a tenu bon, il n’a pas changé d’idée. Alors on a pris trois places. Allemagne-France. Ça va être un grand match.

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    Je l’attends depuis vingt minutes déjà. J’ai peur qu’elle ne vienne pas. Elle me plait pourtant cette fille. Je crois que je suis tombé amoureux de ses messages, de sa photo. On a longuement parlé. Elle va venir, n’est-ce pas ?

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    Merde, merde, merde. Je suis en retard ! Oh non, que va-t-il penser ? Je veux qu’il m’attende ! Je veux lui expliquer que je me suis perdue, que je ne le trouve pas ce foutu resto ! Je suis pas une parisienne moi ! Et je suis si nulle en orientation. Putain, je suis vraiment bête. Faites qu’il m’attende. Comment ai-je pu ne pas venir repérer les lieux ? Pourquoi ai-je pensé que ce serait facile ? Métro 1 jusqu’à Bastille. Huit minutes de marche. Rue Charonne. Alors où est passé ce resto ?!

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    Je suis aux abords du Stade avec Smouphi. Smouphi, c’est mon chien. Pour un sdf, les jours de matchs, c’est le nouveau 14 juillet. L’avantage, si je puis dire, de vivre dans la rue, c’est qu’on est témoin de la marche de la France. De chacun des français. Paris. Quoi de mieux que Paris ? Paris, c’est notre ville à Smouph’ et moi. Paris, c’est nous qui l’arpentons. Je connais les pierres des ponts, chaque recoin des rues, chaque secret que Paris peut nous murmurer à l’oreille. 55 ans que je suis à Paris moi. Avant Smouphi, y a eu Patate, Colbert, Louvres, et Saint-Antoine. Bon, j’admets, je ne connais pas tout. Mais Paris, c’est…Ah ! Un but ! Des cris ! L’intérêt d’un match, c’est que les gagnants sont très généreux après ! Ils sont heureux voyez-vous. En cet instant, rien ne peux les atteindre : ils sont victorieux.

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    Je marche vite. Non, pas trop vite, pas trop lentement. Se fondre dans la masse. Se dissimuler. Se servir de la folie parisienne. Ne pas claquer des dents, ton manteau est épais, il semble avoir du rembourrage, il semble être chaud. Mais le métal est froid contre ma peau. Ne pas trembler. Ne pas penser à tout à l’heure. Mes parents vont être fiers. C’est tout ce qui compte. C’est tout ce qui importe. Je suis l’élu. Je suis celui qui va donner l’honneur à ma famille. J’ai peur. Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas laisser ma femme, laisser ma fille. Mes frères s’occuperont d’eux comme des princes. Je vis pour eux, je vais mourir pour eux. Je les ai laissés en Syrie ce jour de septembre. J’ai pas voulu au début. Je pensais pouvoir les protéger toute ma vie. Accomplir mon devoir de fils, de mari, de père. Je pensais pouvoir voir mon héritier naitre. C’est un garçon. Mais je veux qu’il soit fier de son père. Je veux que l’honneur resplendisse sur ma famille. Je veux suivre la voie de mon dieu. Je veux qu’il sache que je l’ai servi, jusqu’au bout. Je ne reviendrais pas ma fille. Je ne te rencontrerais pas mon fils. J’obéis à mes croyances. Pour vous.

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    Je pars. Elle ne viendra pas.

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    La Belle Equipe ! J’y suis ! Merde ! Pardon Monsieur ! Si, si, c’est de ma faute. Je suis désolée. Mais…Mais…Antoine ?  Je suis tellement désolée, je me suis perdue, et j’ai pas trouvé, et mon portable a plus de batterie, et c’est grand Paris, et je ne savais pas si tu allais m’attendre, et j’ai eu peur, je suis désolée, tu veux bien qu’on mange ensemble quand même, pardon, pardon, je ne voulais pas te faire attendre, merci d’avoir attendu, de… D’accord. Je me calme. On recommence à zéro ?

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    Elle est là. On est ensemble. Et elle est belle. Recommencer à zéro ? Oui. D’accord. Je m’appelle Antoine. Je vous trouve très belle Madame ? Accepteriez-vous de diner avec un homme comme moi ?

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    Avec plaisir…

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    Place République. Encore dix petites minutes de marche et je pourrais retrouver ma fille. Elle a deux ans. Je souhaite de toutes mes forces qu’elle soit encore réveillée. Non, ce n’est pas bien. A deux ans, passé vingt-deux heures, on doit dormir. Je la regarderais dormir alors. J’ai si peur qu’elle s’arrête de respirer. C’est ma petite fille vous savez ? Mon bébé. Elle lui ressemble tellement. Margot me manque. Je pensais que ce serait le plus beau jour de ma vie, la naissance d’un enfant, c’est forcément heureux. On est en France, les médecins sont formés, la science est développées, les conditions idéales. On est en France, et personne ne peut mourir comme ça, c’est trop bête, c’est trop injuste. Ma fille devait naitre, je ne devais pas perdre ma femme. Margot. Elise est née tu sais. Margot, j’ai peur pour elle. On est en France, à Paris, et j’ai peur. C’est stupide. Il n’y a pas de guerre ici. Pas d’armes, pas de terroristes, pas de monstres. Il n’y a que des gens pressés. Il y a nous. Elise, papa arrive. Boulevard Voltaire. Plus que cinq petites minutes de marche. Papa arrive.

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    Il y a du monde. Comme toujours le vendredi soir. J’aime pas vraiment travailler ici. Je veux faire des études moi, devenir médecin ou avocat, ou même prof. Je ne sais pas encore. J’ai le temps, la vie devant moi. Je suis en Première S. Les sciences, ça ouvre toutes les portes dit mon père. Moi je ne sais pas. Je ne sais pas, et je me dis que j’ai encore deux ans pour choisir. Une vie pour recommencer et me tromper. Je suis juste certain d’une chose : je ne veux plus travailler ici. Restaurateur en famille, ça ne me plait pas. J’aiderais mes parents, oui, bien sûr. Je les aide déjà à servir les clients. Une assiette, un verre de vin, un peu de sel aussi. Il est hors de question que je passe encore du temps entre ces quatre murs. Je veux vivre. Je suis français moi. Je ne me sens pas cambodgien. J’aime ce pays, et quand j’y suis allé, oui, j’ai aimé. Mais je suis né en France. J’aime la liberté de la France, le pouvoir de Paris. Je ne veux pas passer ma vie à regretter un pays alors que j’en ai un. J’aime ma famille. Mais je ne travaillerais pas au restaurant éternellement.

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    On est tous les quatre prêts. Je suis le plus vieux, et je n’ai que vingt-deux ans. Je les encourage. Nous allons mourir pour le bien, pour la cause. Nous allons mourir et être des héros. Nous allons mourir et notre dieu nous accueillera en triomphe. Nous allons le servir et mourir.

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    Et une pizza, une ! Marguerita ? Et c’est parti ! Sans olives ? Pas de problème, je note ça.  De la sauce piquante ? Tout de suite. Oui, deux minutes, j’arrive ? Oui, oui, je suis là. Qu’est-ce qu’il vous faudra ? A emporter ? C’est noté ! Chef ? Je fais une pause !

    Et me revoilà ! Deux Salmone ? Sans câpres ? Let’s go ! Avec plaisir Messieurs, dames. A une prochaine fois. Tout s’est déroulé comme vous le souhaitiez ? Oui, je sais, nous sommes désolée pour l’attente, nous sommes débordés. Aucun problème ? Tant mieux alors ! Vous voulez un secret ? Vous êtes ma meilleure table de la soirée ! Joyeux anniversaire Mademoiselle ! Alors quel âge as-tu ? Dix ans, tu es grande dis donc. Oh, pardon, dix ans et demi bien sûr. Une Royale ! Table 10 !

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    Maman ? Qu’est-ce qu’il y a champion ? Pourquoi le président il part ? Tu sais, le président, il a toujours pleins de choses à faire. C’est normal.

    Chéri ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

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    Smouphi, tais-toi. Tu vois bien que ces Messieurs n’ont rien de dangereux. Enfin, Smouphi, arrête !

    Bonjour…Une petite pièce pour manger s’il vous plait ? Non ? Bonne soirée Messieurs.

    Smouphi, tu vois, ils ne sont pas méchants. Bon, d’accord, pas très gentils non plus. Il a l’air triste tu vois celui-ci. Smouphi, enfin, arrête de grogner ! Ils ont le droit de s’installer à côté de nous !  Smouphi, je ne veux plus t’entendre ! C’est non !

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    Tu m’attends là Noelia, j’en ai pour deux minutes. Oui papa.

    A moi la liberté. On se retrouve tout à l’heure. Une fille de seize ans accompagnée par son père ? La honte ! Je vous avais dit à maman et toi que je refusais que tu viennes. Non, jamais. Vous m’avez menacé, oui, plus de sorties. Je m’en fiche. Franchement, il veut s’asseoir ! Moi, je veux sauter, danser, je veux être libre de m’amuser. Moi, je serais dans la fosse. C’est pas plus compliqué que ça. C’est mon concert. Vous pouvez pas me priver de ce moment. Je suis grande et en vie. On ne va quand même pas s’asseoir à un concert de rock, il rêve. Je veux hurler ma rage avec la musique. Je veux hurler ma vie avec le chanteur. Je veux sentir le rythme dans mon cœur, la basse me déchirer les tympans. Je veux pouvoir dire à mes enfants un jour, que maman aussi, écoutait du rock. Je veux me souvenir de ce moment pour mon éternité, et ne pas regretter. Je suis en vie, je veux profiter.

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    Je l’ai perdu ! Non, non, non ! Elle m’a perdu ! Non ! Noelia, je vais t’étriper ! Je t’avais dit de ne pas bouger, de m’attendre ! C’est du rock bon sang, une place remplie de malade, pas une cour d’école ! Bon, d’accord, c’est un cliché. Bon d’accord, j’admets. Moi aussi j’ai été jeune tu sais. Mais tu es mon bébé. Tu seras punie, tu le savais ! Bon sang ! La fosse, elle est forcément dans la fosse ! Noelia ! Noelia !

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    Ça t’a plu ? Sophie…Tu me plais vraiment. J’ai envie de t’aimer, là, maintenant. Je crois que je suis tombé amoureux Sophie.

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    Venir chez toi ? Mais…c’est un peu…rapide, oui. Non, non, je t’aime vraiment beaucoup, mais…on vient seulement de se rencontrer. Juste un verre ? D’accord. On prend le métro ? J’aime pas le métro, c’est tellement grand Paris. Tu es en voiture ! Génial !

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    Un verre à la maison ! Yes ! Elle est si maladroite, si belle, si gentille ! Voiture. Merde. J’ai pas rangé. Ça la fait rire. Tant mieux. Elle est là, assise à côté de moi. Je suis heureux. Je veux passer des années à l’aimer. Doucement, doucement, je sais. Juste un verre. Je lui plais je crois. Je te plais ? Oui ! Super ! Juste un verre. Je peux te voler un baiser au moins ? J’aime te voir rire. Tes joues rougissent, tes yeux brillent. Un baiser. Et tes lèvres si douces.

    Non, juste vingt minutes de voiture. Oui, oui, j’ai vu, t’inquiète pas.

    Feu rouge.

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    Oui maman, j’arrive. Je sais. Merci de m’avoir gardé la petite. J’ai pas eu le choix. Oui mon patron fait tout ce qu’il veut de moi maman, je sais, tu me l’as déjà dit. J’ai besoin de mon job maman. Elise me réclame. Moi aussi je l’aime. J’arrive. Je suis au Boulevard Voltaire. Oui, maman, il me reste cinq minutes. Attend, deux secondes, il faut que je fasse mon lacet. Je pose le portable, coupe pas.

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    Le chien grogne. Il a peur. Ou il sent ma peur. Il a raison d’avoir peur. Je suis prêt. Nous sommes trois aux abords du Stade où sont rassemblés tant de pêcheurs. Je fais ça pour le bien. Pour mon dieu. Pour ma famille. Je voudrais hurler à ce vieil homme de partir avec son chien. Mais c’est un homme de faute. Je voudrais lui dire de se sauver. Mais je dois accomplir ma mission. Je voudrais le chasser. Mais je dois obéir.

    Mes frères. Je suis prêt.

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    Encore une assiette. Encore des plats. Encore de l’eau. Encore du pain. Encore du vin. Encore du sel. Nous sommes à Paris et la vie coule. Nous sommes à Paris tous puissants. Nous sommes dans un monde qui dérive, dans une ville qui tient bon. Nous sommes en vie. Nous sommes des hommes libres. Je ne veux plus servir à manger. Je ne veux plus faire ce métier. Maman, papa, je n’en peux plus. Maman, papa, je veux plus. Maman, papa, je suis jeune, je veux vivre, je veux m’amuser, je veux rire, je veux croire. Maman, papa, j’ai des espoirs, des rêves, des peurs. Maman, papa, je ne peux plus juste vous aider au restaurant. Maman, papa, je veux grandir.

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    J’encourage les trois gamins à côté de moi. Regardez tant de pêcheurs. Tant de mal. Regardez cette affiche qui annonce un groupe, un groupe qui amène le mal, la haine. Qui faute. Regardez bien ces gens que nous allons éliminer. Regardez bien le miracle que nous allons accomplir. Regardez bien ces pêcheurs.

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    Je danse. Je saute. Je hurle. Je suis à mon premier concert.

    Et je n’entends presque pas les bruits de pétards à côté de moi. Ce sont les visages déformés par la peur que je vois en premier, et c’est là, que je réalise. Le rock, maman, c’est dangereux ? Mais pourquoi ?

    Des cris. Le chanteur qui s’écroule. Le bassiste qui tombe à côté. Les gens qui se couchent.

    Papa ? Papa ? Papa ? Papa, où es-tu ? Papa, j’ai peur. Papa ? Papa ? Papa ?

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    Noelia ? Où es-tu ? Noelia ? Cache-toi ! Noelia ! Noelia, je t’ai vu ! J’arrive !

    Je cours. Je me jette sur elle, la plaque au sol. L’instant d’après, j’ai mal. Je l’entends hurler. Ma fille. Mon bébé.

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    Non ! Papa !

    Une balle. Ou deux. Je ne sais plus, je ne sais pas. Son corps sur le mien. Son dos plein de sang.

    Pardon papa, pardon. Papa je t’aime. Je t’aime. Reste avec moi. Papa, parle-moi. Papa. Reste en vie. On va nous sortir d’ici. Papa, pense à maman. Papa, je t’aime. Papa, pardon. Pardon. Je suis tellement désolée. Papa, reste. Je serais sage. J’obéirais. Papa, reste.

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    Moi aussi je t’aime mon bébé, moi aussi. C’est rien. Ne pleure pas. Ne pleure pas. Je t’aime. C’est pas de ta faute. C’est pas de ta faute. Je t’aime. Tu es mon bébé…ma petite fi…

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    Non… ! Papa ! Reste !

    Je hurle. Je pleure. Et soudain, je le vois. Là, avec son arme. Il me regarde et je comprends.

    Papa, j’arrive. Papa, je t’aime.

    Pardon maman, pardon.

    Une douleur. Et tout s’arrête.

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    Des bruits de pétards. Les vitres qui explosent. La pizza tombe. Le patron va me tuer. Le verre vole en éclat. Je tombe par terre. Mes mains se coupent sur les morceaux tranchants. La pizza se colle à mes vêtements. C’est bon pour le pressing. Une femme tombe sur moi. Elle tient par la main la petite de dix ans qui ne bouge plus. Dix ans, non, pas dix ans. Dix ans et demi. Elle est sage. Son père hurle à côté. Elle est plus silencieuse que lui. C’est incroyable. Il pleure. Elle se tait. Il hurle. Elle ne bouge pas. Il se relève pour tomber lui aussi, rejoindre sa famille. Il tombe. Je me tais. Silence. Seules les balles pètent. Seul le verre explose. Le temps s’est arrêté sous le feu. Nous sommes à Paris. C’est un rêve. Nous sommes en France. C’est impossible.

    Et tout s’arrête. Je ne bouge pas. Une heure. Deux heures. Quelques minutes finalement.

    On bouge la petite fille. Je me tais. Elle se tait. Est-elle morte ? On ne meurt pas à dix ans et demi à Paris. On ne meurt pas de la guerre en France.

    On me soulève. Et la lumière des ambulances me fait fermer les yeux. Une couverture.

    Cinq morts. Et je suis en vie.

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    Je l’embrasse. A un feu rouge. C’est la magie de Paris. C’est la ville où tout est possible. La ville des miracles, la ville lumière. Je l’embrasse. A un feu rouge. Dans une petite rue. La rue Charonne. Le restaurant La Belle Equipe. Je m’en souviendrais toujours. Comment oublier ce jour ? Elle est dans mes bras, je l’embrasse.

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    C’est magique. Il m’embrasse doucement, et tout semble parfait.

    Puis j’entends les gens hurler. Ceux avec qui j’étais il y a quelques minutes. Ils hurlent, le restaurant explose sous les balles. Je ne vois personne se relever, et là, je réalise. Je suis dans ses bras, ma bouche contre la sienne, et je réalise que j’étais assise à l’intérieur. Et que les autres couples, les serveurs, tous sont morts. Je réalise que Paris, c’est beau, c’est grand. Je réalise que Paris, c’est la France. Je réalise que nous sommes des cibles. Et je l’embrasse encore plus fort.

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    J’entends des bruits, et je ne comprends pas vraiment. J’entends des cris, et je ne saisis pas tout de suite. J’entends des balles, et je ne réagis pas. Il parait qu’il faut deux secondes pour assimiler une information. Mais la seule qui me parvient, c’est qu’elle est dans mes bras. Et elle s’écroule dans mes bras. Je vois la balle et l’homme qui tire. Puis je ne les vois plus. Et je la tiens dans mes bras. Et tombe à côté d’elle.

    Le feu passe au vert.

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    Smouphi me tire. Je ne veux pas bouger. Smouphi, le match va finir, et ce soir nous mangerons comme des princes. Nous allons être les mendiants les plus riches de Paris. Smouphi, reste calme. Smouphi, non, reviens. Smouphi !

    Il traverse ce corniaud. Il se sauve bon sang. Et il s’arrête, s’assoit et me regarde. Deux rues plus loin. Je me lève, et je vais le rattraper, cette sale bête. Si le match finit pendant que je lui cours après, je l’étrangle et le mange.

    Et j’esquisse un pas. Et les trois hommes que Smouphi déteste ouvrent leurs manteaux. Et appuient sur un bouton.

    La terre explose. J’explose.

    Et le dernier souvenir que j’ai, c’est mon Smouphi qui me regarde droit dans les yeux. Il hurle, gémit. Smouphi. Je t’aime.

    Que quelqu’un prenne soin de lui.

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    Je me lève, reprend ma mère au téléphone. Oui maman, j’arrive. Embrasse Elise. Maman, je raccroche, va t’occuper d’Elise.

    Je tourne la tête, surprit par l’apparition d’un homme. Bonsoir. Un fusil. Non, une mitrailleuse.

    Pitié. J’ai une fille de deux ans. Ma femme est morte. Pitié. S’il vous plait.

    Ma mère hurle, moi je supplie.

    Elise, je t’aime. Je vais rejoindre maman. Mamie s’occupera de toi. Elise, je t’aime. Ça va être dur ma chérie. Il va falloir être courageuse. Elise, je t’aime. Tu vas vivre mon bébé. Mamie te parlera de nous. Elise, je t’aime.

    Je regarde l’homme. Je les aime vous savez ? Ma femme, ma petite fille. S’il vous plait ?

    Elise, je t’aime. Il appuie. Elise, je t’aime. Je tombe.

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    On tient l’assaut pendant ce qu’il semble être des heures. J’ai abattu beaucoup de monde. Les trois gamins qui me suivent sont bien moins efficaces. J’ai tué la gamine et son père. J’ai tué le tatoué et la tatouée. J’ai tué le chanteur, le bassiste. Ils tuent aussi. Nous tuons.

    Nous sommes des héros. Ils ont cru que la musique, que le drapeau bleu blanc rouge, que leur patrie, leur laïcité pourraient les sauver. Imbéciles. Seuls les martyrs seront sauvés.

    « Allah Akbar ! » « Pour la Syrie » « Allah Akbar ! »

    Et nous tombons en martyrs. Les forces armées ne nous touchent pas. Non. Nous explosons. Nous sommes des martyrs.

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    Noelia ! Maxence !

    Il ne faut pas sortir ! Nous sommes en état d’urgence ! Il ne faut pas sortir, c’est dangereux !

    Je m’en fiche de ça, tu comprends pas ! Noelia, Maxence !

    Laissez-moi passez ! Laissez-moi passez ! Ma fille et mon époux sont à l’intérieur ! Laissez-moi rentrer, je dois les retrouver, s’il vous plait, s’il vous plait !

    Madame, personne ne peut rentrer. Nous cherchons les survivants. Calmez-vous, on va les retrouver.

    Laissez-moi rentrer ! Mon enfant est à l’intérieur !

    Madame, s’il vous plait. On va les trouver. Vous ne pouvez pas rentrer.

    Et je les vois soudain ! Je frappe le policier, me rue pour rejoindre ma fille. Ils sont couchés. Sans vie. C’est impossible.

    Maman, le rock, c’est pas dangereux. On est en France maman, que veux-tu qu’il m’arrive ? Maman, je ne veux pas que papa vienne. Maman, s’il te plait.

    Noelia ! Maxence !

    Je m’écroule. Le policier me soutient. Il me laisse me débattre dans mes bras. Il me laisse le frapper. J’ai mal. J’ai si mal.

    Noelia. Maxence. S’il vous plait. Mon enfant. Mon époux. S’il vous plait.

    Ils sont morts. Et je veux mourir avec eux.

    L’homme me sert dans ses bras. Il ne se défend pas. Pourtant je lui fais mal. Je veux faire mal. Je veux oublier que j’ai mal.

    Maman, tout va bien se passer.

    Noelia. Maxence.

    Maman, nous sommes en France.

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    J’hésite quelque secondes avant d’appuyer. Je vois le chien se sauver. Le sdf l’appeler. Je vois ma fille, ma femme, mes parents. Je vois ce que pourra être le visage de mon fils. Je vois la gloire, je vois l’honneur. Je vois mon dieu.

    J’hésite. Et j’appuie.

    Pardonnez-moi. « Allah Akbar ».

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    Ma mère tombe. Je vais pour la rattraper. Mon père tombe. Je veux l’aider. Ma sœur tombe. Je ne comprends pas. Pourquoi tout tombe ? Pourquoi tout s’écroule ? Je veux juste grandir. Je veux juste vivre.

    Une balle se loge dans un homme à côté de moi. Je ne comprends pas. Je suis né en France. Je n’ai rien fait. Je veux vivre. Je veux vivre. Je suis français. Je suis parisien. Je n’ai rien fait. Je veux juste grandir. Je veux juste vivre.

    Une balle. Je m’écroule. Je ne grandirais jamais. Je ne vivrais jamais.

    Maman, papa, je voulais juste grandir. Maman, papa, je voulais juste être libre. Maman, papa, je voulais juste vivre. Maman, papa, j’ai peur. Je ne veux pas fermer les yeux. Je veux croire encore. Je veux vivre encore. Maman, papa, je ferme mes yeux.

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    Des explosions. On ne fait pas attention. On crie avec Thomas, on chante, on hurle, on siffle. On gagne. 2-0. Fantastique.

    Puis la voix dans le micro annonce une évacuation. Je prends Thomas par la main qui ne comprend pas.

    Chéri, que se passe-t-il ?

    On est poussé par une foule en panique, on se retrouve à la place des joueurs, sur le terrain. Mais on a rien a joué nous. On a déjà tout gagné.

    Chéri, que se passe-t-il ? Il y a eu des morts mon ange. Il y a des morts.

    Chéri, que se passe-t-il ? Des terroristes. Des bombes. Des mitrailleuses.

    Chéri, que se passe-t-il ? Nous avons perdu mon ange. Nous avons perdu.

    Thomas, ferme les yeux. Oublis les cris. Oublis la mort.

    Thomas, nous sommes en vie. On est en France Thomas. On ne les laissera pas faire.

    Chéri, que se passe-t-il ? Ils nous ont tués mon ange. Ils nous ont tués.

    Thomas, ferme les yeux. Rouvre-les. Nous sommes en vie Thomas.

    Et nous allons vivre. Nous battre. Se souvenir.

    Thomas, nous allons protéger nos vies. Protéger notre pays. Protéger notre monde.

    Thomas, nous sommes en vie. Et on va se défendre.

    Thomas, souviens-toi de ce 13 novembre.

    Thomas, souviens-toi qu’ils ne nous tueront pas.

    Thomas, nous sommes debout. Nous sommes libres.

    Chéri, que se passe-t-il ? Nous allons vivre. Unis.

    ¥¥¥

    *Ce n’est pas qu’un nombre de mort. C’était des hommes, des femmes, des enfants. Ils avaient peurs, ils espéraient, ils rêvaient. Ils vivaient.

    Je ne suis pas Paris. Je ne suis pas Charlie. Je suis chacune de ces personnes. Chacun des survivants. Je suis une fille quelconque qui regarde les informations et vous pleure. Je pleure pour vous, pour nous. Je suis chaque douleur et chaque cri. Et je hurle à chacun de vos noms.

    Je suis désolée. Désolée de ce 13 novembre. Désolée de votre mort.

    Je ne sais pas qui vous étiez. Qui vous aimiez, avec qui vous rigoliez, comment vous viviez.  Je ne connais pas votre histoire. Je ne connais pas votre vie. Mais quel que soit votre croyance, les miennes, nos dieux, leurs dieux, j’espère que vous êtes en paix. J’espère que ce n’est pas fini.

    Parce qu’ici, rien n’est finit. On pensera à vous, on se battra pour vous.

    On est en France. On est libre. On est vivant.

    On peut vous promettre que ce n’était pas en vain. On va se relever.

    Pour vous, pour nous.

    Nous sommes en France.*

     

    Florence Durand

     

  • Les attentats de Paris du 13 novembre 2015 en dessin

    Par ISABELLE QUENTIN, publié le lundi 16 novembre 2015 07:54 - Mis à jour le mardi 17 novembre 2015 08:09

    Bonjour à tous,

    Voici un petit dessin de ma part

     

    Alexandre Beaufrere

  • Attentats du 13 novembre 2015

    Par ISABELLE QUENTIN, publié le dimanche 15 novembre 2015 18:23 - Mis à jour le dimanche 15 novembre 2015 19:01

    Lycéennes, lycéens, 

     

    Vous avez très vraisemblablement entendu parler des tristes événements de ce vendredi 13 novembre 2015: les 6 attentats de Paris ayant engendré plus d'une centaine de morts et de nombreux blessés. 
     
    Comme le journal du lycée est avant tout VOTRE journal, NOTRE journal et que nous, lycéens, sommes la société de demain, nous estimons qu'il est important que vous puissiez vous exprimer et prendre part au débat public; faire part de vos réactions, de vos inquiétudes, de vos questions...
     
    Nous vous invitons donc à nous envoyer tout ce que vous a inspiré cette triste fin de semaine: article, poème, nouvelle, dessin, photographie... Nous partagerons vos œuvres sur le blog du journal de lycée et sur les télés de l'établissement pour ceux qui le souhaitent et dans la limite du possible . 
     
     
    Restons forts et solidaires.
     
     
    Nous comptons sur vous et attendons vos réactions à: journallyceejps@gmail.com
     
     
    L'équipe du journal lycéen de JPS
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